Philippe Vandenberg
PHILIPPE VANDENBERG
Philippe Vandenberg Foundation, Bruxelles
Après une intense carrière internationale, l’artiste belge Philippe Vandenberg décide de mettre fin à ses jours le 29 juin 2009. Ses trois enfants décident de créer la Philippe Vandenberg Foundation.
Jusqu’à présent, la fondation veille à la reconnaissance et à la transmission de son œuvre à travers le monde.
L’œuvre de Vandenberg exprime une urgence brute qui fait vibrer des émotions complexes. Il élabore, à travers sa carrière, une approche très personnelle vis-à-vis de la couleur, du texte et de la forme.
La folie ne laisse pas d’œuvre, ‘comment la traverser ?’ est la question que l’artiste se pose.
En 2002, Philippe Vandenberg écrit une lettre à Sylvain Cosijns. D’une façon poétique, il dévoile la vie d’un artiste en général, et la vie retirée de Sylvain en particulier : « En ce moment, j’écris cette lettre que tu ne liras jamais, car le langage t’est superflu et ne s’est donc jamais développé en toi. D’ailleurs, que peuvent ajouter les mots à un tableau ? »
Pour Crip Stories nous réunissons à nouveau les deux artistes.
Cher Sylvain,
En ce moment j’écris cette lettre que tu ne liras jamais, car le langage t’est superflu et ne s’est donc jamais développé en toi. D’ailleurs, que peuvent ajouter les mots à un tableau ? N’avons-nous pas commencé à peindre parce que les mots étaient insuffisants ? Parce que l’image est si limpide, si essentielle, telle un poing serré dans le crâne, si englobante, et qu’elle porte tout le poids comme un escargot ? Que peuvent ajouter les mots à ton tableau, au mien ? Ces tableaux, si réconfortants soient-ils, posent nos questions, mais ne nous donnent jamais de réponses.
Poses-tu des questions ? Attends-tu des réponses ? Que veux-tu me dire ? Je t’ai dit : Bonjour Sylvain, et tu fais un signe de tête, tu clignes des yeux (ton regard, ton regard oblique passant comme un éclair de ma tête au sol où il se met à errer). Je dis : quel beau tableau tu as fait, et tu fais un signe de tête, un peu plus fort cette fois (ton regard faisant des allers-retours sur le sol, sur nos pieds). Et dans mon atelier, lors de ta visite, une femme est assise sur le bord d’une chaise maculée de peinture – une chaise-palette –, ses longues jambes croisées haut levées. Elle demande : Hé, Sylvain, quel âge as-tu maintenant ? Enervé par toute cette attention, tous ces bruissements lointains, tu tripotes dans les poches de ta veste d’été, ta tenue de ville, tu cherches, tu trouves, tu nous montres ta carte d’identité … Et alors ?
Que t’est-il arrivé ? Que m’est-il arrivé ? Quelque chose. Quelque chose qui fait vibrer notre travail, cela fait très longtemps que cela à commencer à nous arriver, et depuis, cela n’a jamais cessé : La Rivière. La trop large Rivière inconnue. Le peintre la traverse, lui seul. Le peintre seul. Là-bas, au loin, à l’autre rive, dans ce paysage ordonné de façon si différente qui t’attire vers lui, c’est là qu’il faut aller chercher le tableau, le trouver et le ramener. Lui, sur son embarcation, évite les jaunes tourbillons d’aspect diabolique et les rochers tapis sous la surface de l’eau, ramant et assaillant des vagues en caoutchouc.
À chaque fois, il rapporte le tableau, le nouveau tableau, à la rive habitée, où il émerveillera et réconfortera, peut-être guérira ceux qui l’attendent le cœur grand ouvert, ceux qui ont besoin du tableau. C’est ainsi que je le fais depuis toujours, Sylvain. Je pars, loin de la vie hors danger mais insupportable de la rive habitée, vers l’insaisissable et merveilleuse autre rive pour revenir (jusqu’à présent, je suis revenu), l’image – l’image – attachée à mon dos ; prisonnier de mon dos, poussant dans mon dos. Ramer, ramer, ramer – et parfois des dégâts. Anxiété.
Et toi, Sylvain, un jour tu es parti vers l’autre rive. Il y a bien longtemps. Tu n’en es jamais revenu : tu es resté là-bas. Tu es devenu invisible, insaisissable. Et cette autre dimension, ce système parallèle où tout est et où la réalité te saute dessus comme un jeune chien tacheté.
Seuls tes tableaux reviennent, flottant, ondulant entre les algues et les débris, et dans l’écume des vagues, se pliant contre le fort courant, et finalement rejetés, portés par les flots frémissant dans la lumière désormais si différente, la lumière ovale de la rive habitée.
Mais toi, non, tu t’y es installé, là-bas. De ton embarcation ne se trouve et ne reste que du bois pourri, souillé, échoué dans les roseaux perçants. Un squelette. Parfois, quand j’y suis, cherchant, attendant, errant, je te vois : penché légèrement sur le bord, puis, peureux et fragile, tâtant, (comme si tu bougeais sur une spirale de cristal), chanceler à travers les dunes de cette rive. Je te fais signe. Hésitant, tu lèves la main à hauteur des hanches. Je ne peux rester. Je dois repartir avant que le vent inverse le courant. Toi, tu restes. Tu as bien raison. Un jour, moi aussi, j’y resterai. Je l’espère.
Salut, ami peintre, à bientôt. Oui.
Philippe Vandenberg 12 janvier 2002
Je t'écris cette lettre que tu ne liras jamais.